
Il n’y a rien de négatif dans la révolte – Paul Cudenec
Chaque fois que j’adopte un ton quelque peu enflammé dans mes écrits, comme je l’ai fait récemment avec Our revolt will be raw (Notre révolte sera brutale) 1, il semble toujours y avoir deux ou trois personnes pour venir jeter de l’eau froide sur ma joyeuse colère.

Le type de réaction probablement le plus exaspérant est celui qui affirme qu’il n’existe absolument aucun moyen de faire tomber un jour la mafia mondiale et qu’il ne sert donc à rien d’y penser.
Je peux parfaitement comprendre que quelqu’un puisse avoir le sentiment que cette mafia dispose de tant de richesses et d’armes, et que la population soit à ce point domestiquée, docile et abrutie, qu’un soulèvement victorieux ne soit pas envisageable — il m’arrive moi-même d’avoir cette pensée, lors des mauvais jours.
Mais pourquoi diable éprouver le besoin de proclamer publiquement cette opinion défaitiste, en particulier en réaction à un article qui cherche précisément à convaincre les gens de trouver le courage de résister à nos ignobles maîtres ?
Même si la possibilité d’une rébellion victorieuse était minime — ce que je ne crois pas —, elle resterait malgré tout une possibilité.
Chercher à convaincre ceux qui pourraient se rebeller que leur résistance est totalement vaine revient à tenter de supprimer cette possibilité. Pour tout opposant sincère mais pessimiste au système, c’est un sérieux but contre son camp : cela revient à produire une prophétie potentiellement autoréalisatrice qui sert les intérêts de la clique dirigeante contre ceux du peuple.

Une autre objection à une perspective révolutionnaire consiste à affirmer que les révolutions historiques se sont révélées être des opérations sous faux drapeau destinées à remettre le pouvoir entre les mains de la mafia mondiale.
Mais nous ne sommes plus en 1789 ni en 1917, et le pouvoir dans nos sociétés est déjà solidement entre les mains de cette mafia : aujourd’hui, toute révolution dirigée contre le pouvoir contemporain serait nécessairement une révolution contre la mafia !
Un argument dérivé de celui-ci consiste à dire que nous ne devrions pas descendre dans la rue, animés d’une juste colère face aux excès et aux crimes incessants des racketteurs au pouvoir, « parce que c’est exactement ce qu’ils veulent que nous fassions ».
Il s’agit évidemment d’un renversement complet de la vérité : c’est précisément la dernière chose qu’ils souhaitent voir se produire.
Sous prétexte que des troubles publics ont parfois été délibérément provoqués afin de servir les objectifs de l’État, on voudrait nous faire croire que ce sera forcément toujours le cas, quelles que soient les circonstances.
Ceux qui soutiennent que les autorités ont besoin d’épisodes de désordre pour disposer d’un prétexte leur permettant de restreindre nos libertés civiles semblent avoir oublié que les détenteurs du pouvoir accélèrent déjà leur offensive contre nos libertés et cherchent à nous pousser dans leurs camps de concentration numériques.
Toute résistance qui éclate aujourd’hui est très clairement une réaction à ce totalitarisme, et non sa cause ni son prétexte.

Une troisième catégorie d’objections aux discours combatifs vient de ceux dont la spiritualité est centrée sur la passivité et l’inaction.
À leurs yeux, il serait terriblement négatif de tenter de repousser l’agresseur qui cherche à vous étrangler à mort ; la réaction « positive » consisterait donc, vraisemblablement, à vous laisser tuer avec un sourire béat et satisfait sur votre visage devenu violet.
J’ai abordé cette question dans un chapitre de mon livre Nature, Essence & Anarchy, publié il y a dix ans, à l’automne 2016, et intitulé When negative is positive (Quand le négatif est positif). 2
J’y explique que le désir de détruire un ordre social existant, perspective typique des anarchistes, repose sur un état d’esprit positif.
Si vous croyez, comme moi, que les êtres humains possèdent une capacité naturelle à vivre en coopération au sein de communautés organiques et libres, mais que cette capacité est cruellement empêchée par une dictature étatique, « alors ce n’est pas quelque chose de “négatif” que de vouloir réduire cette société dictatoriale en miettes ». 3
J’écris que certaines personnes parviennent à réprimer le dégoût qu’elles ressentent face aux maux de la société moderne — et en particulier, aujourd’hui, face aux méfaits de plus en plus manifestes de la clique mondialiste.
Mais d’autres individus, malheureusement encore minoritaires à l’heure actuelle, refusent d’étouffer leur répulsion naturelle face à la sinistre société dans laquelle ils vivent.
Au contraire, pour reprendre les mots du psychanalyste anarchiste Otto Gross, ils sont animés par « l’instinct révolutionnaire de l’humanité », qui « refuse de s’adapter à ce qui est inférieur ». 4

J’ajoute :
Remarquons qu’un double mouvement est à l’œuvre dans ce processus : le révolutionnaire fait appel à la fois à la force intérieure particulière de sa propre individualité et, simultanément, à l’instinct révolutionnaire universel de l’être humain.
En dernière analyse, les deux ne peuvent être séparés : l’instinct révolutionnaire de l’espèce dépend de la force de certains individus capables de l’exprimer. Ce n’est qu’à travers l’individu qu’il devient physiquement actif.
C’est pourquoi les anarchistes, en théorie comme en pratique, ont toujours autant insisté sur la liberté de l’individu que sur le bien-être social de la communauté. 5
La haine de la société contemporaine et la rébellion contre elle naissent d’une conscience inconsciente du fait que les choses ne sont pas censées être ainsi…
La négativité consisterait à nous adapter à notre environnement, à faire des compromis, à nous soumettre à tout ce que nous savons, au plus profond de nous-mêmes, être mauvais. C’est dans la résistance, dans la lutte, que se trouve la positivité. 6

Paul CUDENEC
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1 – Paul Cudenec, « Our revolt will be raw », The Acorn 112,
https://winteroak.org.uk/2026/08/21/the-acorn-112/
2 – Paul Cudenec, Nature, Essence & Anarchy (Sussex : Winter Oak, 2016), p. 41-57, https://winteroak.org.uk/wp-content/uploads/2021/05/nature-essence-anarchy-w-1.pdf Toutes les références de pages suivantes renvoient à cet ouvrage, sauf indication contraire.
3 – p. 43.
4 – Otto Gross, Psychanalyse et Révolution : Essais, trad. Jeanne Étoré (Paris : Éditions du Sandre, 2011), p. 147, cité p. 50. Voir également : https://orgrad.wordpress.com/a-z-of-thinkers/otto-gross/
5 – p. 50. J’ai évidemment écrit cela avant le Covid ! Voir, pour une mise à jour, « Anarchists against freedom » (« Les anarchistes contre la liberté »), publié en 2020 : https://winteroak.org.uk/2020/04/26/anarchists-against-freedom/
6 – p. 53.